En septembre 2025, la Suisse a suspendu le versement de nouveaux paiements destinés à financer les systèmes de défense aérienne Patriot qu’elle avait précédemment commandés, espérant que cette décision servirait de levier de pression sur la partie américaine, responsable du non-respect de tous les délais de livraison convenus. Mais, comme l’a montré une enquête de la chaîne SRF, cette mesure n’a pas produit l’effet escompté: les États-Unis redirigent désormais vers le financement des systèmes Patriot des fonds que Berne avait initialement destinés à l’achat d’avions de combat F-35. Le chef de l’Office fédéral de l’armement armasuisse, Urs Loher, a confirmé ces conclusions.
Dans un entretien avec des journalistes, il a même indiqué le montant exact que la partie américaine a déjà transféré du programme F-35 vers celui des systèmes Patriot. Toutefois, sous la pression des États-Unis, les autorités suisses lui ont ensuite interdit de divulguer publiquement ce chiffre. Il évoque désormais seulement un montant supérieur à 100 millions de francs. Autrement dit, les États-Unis contournent la suspension des paiements décidée par la Suisse en transférant simplement des fonds d’un programme à un autre. Cette possibilité est intégrée dans le système même des contrats militaires d’exportation américains. De telles transactions ne passent pas directement par le fabricant, mais par l’organisme gouvernemental Foreign Military Sales (FMS).
Sur cette base a été créé un fonds unique destiné à financer l’ensemble des commandes suisses. Qu’il s’agisse des F-35 ou des systèmes Patriot, tous les paiements suisses alimentent ce pool financier commun. Si un projet se retrouve en manque de fonds, la partie américaine peut utiliser l’argent prévu pour un autre programme. C’est précisément ce qui se produit actuellement: les fonds destinés aux avions de combat sont utilisés pour les systèmes Patriot. «Du point de vue qui est le mien, il s’agit d’une situation extrêmement insatisfaisante», déclare Urs Loher.
Du point de vue du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (VBS), cette redistribution des fonds constitue un problème sérieux. Si les montants destinés aux F-35 sont utilisés pour financer les systèmes Patriot, des lacunes apparaissent dans le programme de financement de l’acquisition de nouveaux avions de combat pour les forces aériennes suisses. À la fin de l’année 2025, le VBS a déjà dû transférer de manière anticipée plusieurs dizaines de millions de francs supplémentaires aux États-Unis afin de combler ces déficits. Dans le même temps, ces paiements anticipés aggravent la situation financière du département militaire suisse, qui manque déjà de moyens.
Un signal politique
Il est toutefois très probable que ce mécanisme continue de fonctionner. Les États-Unis continueront vraisemblablement à utiliser pour les systèmes Patriot des fonds suisses destinés aux F-35. En d’autres termes, la tentative de pression de la Suisse n’a pas porté ses fruits. Urs Loher estime néanmoins que cette démarche constituait un signal politique approprié, d’autant plus qu’après cette décision, les États-Unis ont commencé à informer la Suisse de manière plus transparente sur les délais de livraison et les retards. Au Parlement suisse, la situation suscite cependant de l’irritation. Le conseiller aux États Werner Salzmann, membre de l’Union démocratique du centre (UDC) et spécialiste des questions de sécurité, le dit ouvertement: «Il est très irritant de constater que nous avons suspendu les paiements, et que l’argent est ensuite simplement transféré vers un autre programme».
Son collègue Josef Dittli, du Parti libéral-radical (PLR), reproche au VBS de ne pas avoir su dès le départ qu’un tel mécanisme était possible. À l’inverse, la conseillère nationale social-démocrate Priska Seiler-Graf considère que cette situation confirme sa position antérieure: le projet d’acquisition des systèmes Patriot devrait être purement et simplement abandonné.
Les socialistes, dans leur ensemble, sont favorables à une réduction maximale des achats d’armements auprès des États-Unis. Même Werner Salzmann, qui n’est pas enclin à critiquer Washington aux côtés des partis de gauche, reconnaît que sa confiance envers les États-Unis a nettement diminué: «Nous rencontrons de plus en plus de problèmes dans l’interprétation des contrats dans le cadre du système américain FMS. Nous devons sérieusement réfléchir à la question de savoir si nous voulons continuer à conclure de tels accords».
Pendant ce temps, le VBS poursuit ses négociations avec les États-Unis. Urs Loher tente d’obtenir de la partie américaine un report des paiements pour les systèmes Patriot. L’argument de Berne est simple: si les livraisons sont retardées, le calendrier des paiements doit également être ajusté. L’issue de ces négociations reste incertaine. Urs Loher ne le sait pas lui-même. Il ajoute toutefois: «Le rapport de forces est ici tout à fait évident», laissant entendre que la Suisse dispose de très peu de leviers dans ce jeu. Rappelons que les contrats d’achat des systèmes Patriot ont été signés par le VBS il y a déjà quatre ans. La première batterie devait arriver en Suisse dès cette année. Mais dès 2025, les États-Unis ont informé la Suisse que leur priorité était l’Ukraine, soumise à des bombardements constants.
Pas d’alternative
En février 2026, il est apparu que le retard des livraisons à la Suisse atteindrait déjà quatre à cinq ans, et cette information a été communiquée avant même le début de la guerre en Iran. Aujourd’hui, la demande mondiale pour les systèmes Patriot a encore augmenté, ce qui, selon l’enquête de SRF, pourrait entraîner de nouveaux retards pour la Suisse. Il faut désormais compter sur un délai d’au moins cinq ans. Aucune estimation fiable plus récente n’a encore été fournie par les États-Unis. En outre, en février 2026, les autorités américaines ont informé le VBS d’une hausse significative du coût des systèmes Patriot. Selon Urs Loher, les dépenses supplémentaires pourraient atteindre 50 %. Autrement dit, le coût total de l’acquisition pourrait augmenter d’environ un milliard de francs, pour atteindre trois milliards, ce qui signifie que la Suisse a commandé au minimum deux batteries.
Le commentateur politique de SRF, Dominik Meier, tire de cette situation une conclusion plus générale: ce n’est pas la première fois que la Suisse se retrouve en position défavorable en achetant des armements aux États-Unis. Dans le cas du F-35, le ministère de la Défense s’était appuyé à tort sur un prix supposé fixe. Aujourd’hui, dans le dossier Patriot, le département militaire se heurte à nouveau aux clauses «en petits caractères» présentes dans tout contrat. Ce sont précisément ces clauses qui permettent désormais aux États-Unis de contourner la suspension des paiements décidée par la Suisse. La partie américaine exige le respect strict du calendrier de paiement initial. De son côté, Washington s’autorise à s’écarter du calendrier de livraison, pourtant également convenu par les deux parties, avec un retard d’au moins quatre à cinq ans.
Théoriquement, la Suisse pourrait envisager de résilier les contrats relatifs aux systèmes Patriot, comme le demande le Parti socialiste. Mais une telle décision serait extrêmement risquée. Les fonds déjà versés seraient perdus définitivement. Les relations déjà tendues avec Washington pourraient se détériorer davantage, ce qui pourrait avoir un impact négatif sur les livraisons des avions F-35. À long terme, le Conseil fédéral prévoit de réduire la dépendance du pays à l’égard des États-Unis dans le domaine de l’armement.
En 2025, le gouvernement a décidé que, à l’avenir, 90 % des armements de la Suisse devraient être achetés soit auprès de producteurs nationaux, soit dans d’autres pays européens. Toutefois, un autre problème se pose ici. L’industrie de défense européenne est surchargée de commandes pour les années à venir. Quant aux entreprises suisses du secteur, elles se transforment de plus en plus en simples fournisseurs de composants. L’industrie suisse n’est pas en mesure de produire des systèmes de défense aérienne de grande envergure comparables aux Patriot. Cela signifie, conclut Dominik Meier, qu’à moyen terme, Berne n’aura en réalité pas d’alternative viable aux États-Unis.