En mer Caspienne, la construction d’une infrastructure susceptible de transformer la carte numérique de l’Eurasie touche à sa fin. L’Azerbaïdjan et le Kazakhstan achèvent la pose de la première ligne sous-marine à fibre optique de l’histoire à travers la Caspienne, créant ainsi une nouvelle voie de transmission de données entre l’Asie et l’Europe. Ce câble sous-marin relie directement le port kazakh d’Aktaou à la côte azerbaïdjanaise, établissant un canal direct de transmission de données entre l’Asie et l’Europe. Le projet est mis en œuvre conjointement depuis plusieurs années par les entreprises de télécommunications des deux pays et se trouve désormais dans sa phase finale.
L’histoire du projet remonte à 2019. Le 19 mars de cette année-là, l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan ont signé un accord interétatique visant à soutenir la future construction. Dès le 19 novembre, une cérémonie officielle marquant le lancement des travaux sur le territoire kazakh s’est tenue à Aktaou. Dès le départ, le projet a réuni des entreprises de télécommunications des deux pays : l’azerbaïdjanaise AzerTelecom ainsi que les sociétés kazakhes Transtelecom et KazTransCom.
Les événements ont ensuite évolué progressivement, mais de manière cohérente. En septembre 2022, lors du forum Digital Bridge à Astana, AzerTelecom et Kazakhtelecom ont signé un mémorandum de partenariat stratégique. C’est à partir de ce moment que Kazakhtelecom est devenu le principal partenaire kazakh du projet. En janvier 2023, les parties ont précisé les conditions de leur coopération et, le 23 juin de la même année, elles ont signé un pacte d’actionnaires prévoyant la création d’une coentreprise chargée de la construction puis de l’exploitation de la ligne. C’est ainsi qu’est née la société CaspiLink B.V.
Toute l’année 2025 a été consacrée aux préparatifs : les ingénieurs ont étudié les fonds marins et recherché le tracé optimal afin d’éviter les zones de mouillage des navires et les secteurs utilisés pour les exercices militaires, tout en obtenant les autorisations environnementales nécessaires. Parallèlement, le câble lui-même était fabriqué en Chine : un équipement spécial, blindé, doté d’amplificateurs optiques et conçu pour résister à la pression ainsi qu’aux conditions du fond marin.
À la fin du mois de juillet 2026 a commencé la phase principale des travaux : la pose directe du câble. Un immense navire câblier, d’un déplacement de plus de 20 000 tonnes et avec un équipage de 70 personnes, a quitté Soumgaït en direction d’Aktaou, déroulant le câble sur le fond marin 24 heures sur 24. Dès le 5 août 2026, la nouvelle tant attendue est arrivée : le câble avait atteint la côte kazakhe. L’étape la plus complexe et la plus risquée, la pose en mer, était achevée.
Aujourd’hui, une part importante du trafic Internet entre l’Asie et l’Europe transite par la Russie ou emprunte des routes maritimes méridionales passant autour de l’Inde et du Moyen-Orient. Le nouveau câble traversant la Caspienne propose un itinéraire plus court et indépendant. Long de plus de 340 kilomètres, il reliera directement Aktaou à Soumgaït. Les données pourront ensuite transiter par l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la mer Noire et la Bulgarie avant d’atteindre directement l’Europe.
L’intérêt pour ce type de projets s’est nettement accru ces dernières années. Les États comme les plus grandes entreprises technologiques cherchent à diversifier les voies de transmission des données afin de réduire leur dépendance à un nombre limité de corridors de transit et à certains pays. Dans ce contexte, la ligne transcaspienne à fibre optique acquiert une importance non seulement économique, mais aussi stratégique, en offrant une nouvelle route numérique indépendante entre l’Asie et l’Europe.
La capacité prévue de la ligne s’élève à plusieurs térabits de données par seconde, ce qui signifie que le câble pourra absorber d’énormes volumes de trafic pendant plusieurs décennies. Une telle vitesse et une latence minimale du signal sont essentielles non seulement pour l’Internet classique, mais aussi pour des technologies et des services plus complexes : intelligence artificielle, services cloud, centres de données et opérations financières, où chaque milliseconde compte.
Le Kazakhstan obtient ainsi un accès alternatif au réseau mondial sans dépendre des routes traditionnelles. L’Azerbaïdjan renforce son statut de hub numérique régional. Quant à la mer Caspienne, elle devient un maillon essentiel de l’initiative de la « Route de la soie numérique ». Il s’agit, en quelque sorte, d’une renaissance de l’ancienne route commerciale : à la place des caravanes transportant des marchandises, ce sont désormais des flux d’informations qui la parcourront.
Il est important de comprendre que ce projet n’est pas une initiative isolée, mais s’inscrit dans une coopération vaste et systémique entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Les deux pays développent activement le Corridor médian, une voie de transport reliant l’Asie à l’Europe à travers la mer Caspienne, le Caucase et la mer Noire, en contournant les itinéraires septentrionaux traditionnels. Ports maritimes, chemins de fer et liaisons par ferry : toutes ces infrastructures sont développées depuis des années parallèlement aux réseaux numériques, auxquels vient désormais s’ajouter un véritable corridor numérique.
Les deux pays coopèrent également dans le domaine de l’énergie verte. Des projets communs de transport d’électricité produite à partir de sources renouvelables à travers la Caspienne, puis vers l’Europe, sont à l’étude ou déjà en cours de mise en œuvre. La région met ainsi progressivement en place plusieurs « corridors » parallèles : un corridor de transport, un corridor énergétique et désormais un corridor numérique. Ensemble, ils transforment la région caspienne en un véritable nœud stratégique entre les deux parties du continent.
À présent que le câble a atteint la côte, les ingénieurs travaillent à son raccordement aux infrastructures terrestres. Les prochaines étapes seront les opérations de mise en service et les tests de l’ensemble du système, prévus pour l’automne 2026. La mise en exploitation complète de la ligne est attendue avant la fin de l’année 2026.
Une fois ce processus achevé, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan disposeront pour la première fois de leur histoire d’une ligne sous-marine directe de communication entre eux. Il s’agira également du tout premier câble jamais posé sur le fond de la mer Caspienne. L’ampleur du projet est véritablement impressionnante. Des années de préparation, une coopération internationale, des opérations d’ingénierie maritime extrêmement complexes et des investissements considérables : tout cela dépasse largement le cadre d’un simple projet de télécommunications. Il s’agit en réalité de la création d’une nouvelle infrastructure qui influencera le développement de la région pendant plusieurs décennies.
Si, au XXe siècle, l’importance stratégique de la région caspienne était largement déterminée par le pétrole et le gaz, un autre élément clé vient s’y ajouter au XXIe siècle : les données. C’est autour des flux numériques que se dessine déjà la nouvelle architecture de l’Eurasie, et la ligne transcaspienne à fibre optique est appelée à devenir l’un de ses éléments essentiels.