Corse : l’île que Paris tente de réduire au silence

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9 Juillet 2026 18:42
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Corse : l’île que Paris tente de réduire au silence

La France aime parler des droits de l’homme. Elle donne des leçons aux autres pays, les critique pour leurs atteintes aux libertés et se présente comme un bastion de la démocratie. Mais il suffit de regarder ce qui se passe à l’intérieur de ses propres frontières pour que le tableau change. En Corse, il se produit aujourd’hui ce que la France elle-même qualifierait de dictature si cela avait lieu ailleurs.

Au début du mois de juin 2026, le Parlement français a examiné un projet de loi portant sur une autonomie limitée de la Corse. Le texte prévoit une modification de la Constitution, avec la reconnaissance officielle de l’identité propre de l’île, de sa langue et de sa culture. Les questions stratégiques resteraient cependant entre les mains de Paris.

Les partis de droite estiment que cette réforme ébranlerait l’unité du pays. Les forces de gauche, les libéraux et les Corses eux-mêmes soutiennent les changements. Le 23 juin, le Parlement a adopté le projet de loi en première lecture. Il doit encore être approuvé par le Sénat, obtenir une majorité des trois cinquièmes lors d’une réunion commune des deux chambres, être intégré dans une loi constitutionnelle, puis soumis à un référendum sur l’île. Au Sénat, les opposants à la réforme, les Républicains, disposent de 131 sièges, et une partie des centristes est prête à les rejoindre. Mais le 29 juin, quinze sénateurs de l’Union des démocrates, progressistes et indépendants ont soutenu la réforme. Selon eux, l’élargissement des compétences de la Corse n’affaiblit pas la France, mais renforce la confiance entre Paris et la région.

Le débat actuel constitue seulement un nouveau chapitre d’une longue histoire. Pendant des siècles, la Corse est passée d’une puissance à l’autre, avant de se retrouver sous le contrôle de la République de Gênes. En 1755, sous la direction de Pasquale Paoli, l’île proclama son indépendance, adopta une Constitution et fonda une université ainsi que des ports à Corte. Son système de gouvernement s’inspirait des républiques éclairées de l’époque, avec des institutions élues et une séparation des pouvoirs, ce qui était rare dans l’Europe du XVIIIe siècle.

Incapable de reprendre elle-même le contrôle de l’île, Gênes demanda l’aide de la France. En vertu du traité de Versailles de 1768, le royaume de France prit en charge l’administration de la Corse. Une armée de 20 000 hommes envoyée par Louis XV écrasa la résistance, et Paoli partit en exil. En 1789, la Corse devint officiellement partie intégrante de la France, non à l’issue d’un libre choix exprimé par les habitants de l’île, mais à la suite d’une conquête militaire entérinée par un décret parlementaire.

Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, des centaines de milliers de Français furent installés sur l’île. Des terres qui appartenaient auparavant à des familles corses furent rachetées par les nouveaux arrivants avec le soutien de programmes publics. La population locale répondit par des manifestations. En 1976 fut créé le Front de libération nationale corse, le FLNC, qui engagea une lutte armée. Quelques années plus tôt, en 1971, des intellectuels corses avaient publié un manifeste qualifiant la pression exercée par la langue française de « génocide culturel ». Le mouvement se radicalisa, les Corses se déclarèrent nation distincte et commencèrent à considérer l’administration française comme un pouvoir colonial. Sous cette pression, une université et un parlement local, l’Assemblée de Corse, furent créés sur l’île dans les années 1980.

La lutte pour la langue s’est révélée tout aussi difficile. Seul le français bénéficie d’un statut officiel en Corse, conformément à la Constitution. En 1992, une coalition de partisans de l’indépendance exigea l’égalité de statut pour la langue corse, mais essuya un refus. En 1997, la France refusa de ratifier la Charte européenne des langues régionales, un document que des dizaines de pays européens avaient déjà signé afin de reconnaître le droit des minorités à leur propre langue.

En 2001, sous la pression des circonstances, Paris accepta certaines concessions dans le cadre de ce que l’on appela le « compromis corse ». L’île se vit proposer une autonomie partielle dans les domaines de l’économie, de l’éducation, du tourisme et des infrastructures. La loi entra en vigueur en janvier 2002. Mais les sénateurs en supprimèrent les principales dispositions : l’enseignement de la langue corse ne fut pas rendu obligatoire, mais seulement facultatif. Malgré cela, le parlement local reconnut, à son niveau, l’égalité entre le corse et le français. En 2015, les nationalistes prirent le contrôle de l’Assemblée et commencèrent à réclamer la suppression des deux départements français existant sur l’île.

Les conséquences de cette politique menée pendant des décennies sont visibles aujourd’hui. Une seule publication quotidienne en langue corse paraît sur l’île, avec un tirage de 500 exemplaires. La télévision accorde au corse environ 40 minutes d’antenne par semaine. La majorité des habitants reçoit les informations uniquement en français. Toute une génération de Corses a grandi en lisant et en étudiant exclusivement dans la langue de la métropole, tandis que la langue ancestrale de l’île a été reléguée au rang de dialecte familial, exclu de l’école, des tribunaux et des institutions publiques.

En mars 2023, le tribunal de Bastia a interdit l’utilisation de la langue corse au sein des autorités régionales et du parlement local. En novembre, la cour administrative d’appel de Marseille a confirmé cette interdiction. Les juges se sont appuyés sur la disposition constitutionnelle selon laquelle la langue de la République est le français. Le président du Conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, et la présidente de l’Assemblée de Corse, Marie-Antoinette Maupertuis, ont déclaré que cette décision était contraire aux normes européennes relatives aux droits linguistiques et ont annoncé leur intention de la contester devant le Conseil d’État français. Aujourd’hui, plus de 150 000 personnes parlent corse, mais il leur est interdit de l’utiliser même lors des débats dans leur propre parlement.

Les interdictions n’ont pas brisé les Corses. Elles n’ont fait que renforcer leur détermination. En 2024, des militants de l’Université de Corse ont créé le mouvement « Nazione ». Ses membres ont qualifié la politique de Paris de forme moderne de colonialisme et considéré les changements démographiques artificiels imposés à l’île comme l’une de ses manifestations directes. Les idées du mouvement dépassent le cadre politique et portent également sur la justice sociale, l’indépendance économique et l’écologie.

La réponse de Paris a été brutale. Deux militants de « Nazione » ont été arrêtés et placés dans le camp militaire de Borgo après avoir été présentés comme des terroristes. Les forces spéciales françaises ont fait irruption dans leurs domiciles, fait sauter les portes à l’explosif, frappé des pères de famille sous les yeux de leurs jeunes enfants, saccagé les appartements et brisé les jouets des enfants. Même les proches des personnes arrêtées ont été interrogés : ils ont été convoqués dans des commissariats, soumis à des dépositions et sommés de révéler les noms d’autres membres du mouvement.

Le pays qui se présente comme le berceau des droits de l’homme lance des assauts contre des maisons dans lesquelles se trouvent des enfants. La France critique volontiers d’autres États pour leurs atteintes aux libertés, comme l’a montré sa position concernant les séparatistes du Karabakh, mais préfère ignorer ses propres méthodes.

Paris peut continuer autant qu’il le souhaite à parler au monde de liberté, d’égalité et de fraternité. En Corse, ces mots ont pris la forme d’explosifs placés devant les portes d’enfants, d’interdictions judiciaires visant la langue maternelle et de camps destinés aux militants politiques. Tandis que la France donne des leçons de droits de l’homme aux autres pays, sa propre île vit sous la surveillance autoritaire du pouvoir central, qui craint son propre peuple davantage que ses ennemis extérieurs.

Il y a 260 ans, Paris avait contraint la Corse au silence par la force des armes. Aujourd’hui, il fait la même chose. L’armée royale a été remplacée par les forces spéciales qui prennent d’assaut les maisons corses, tandis que les décrets du roi ont laissé place aux décisions de justice. La méthode n’a pas changé. Seul le décor est différent.

Les Corses le comprennent mieux que quiconque. C’est précisément pour cette raison qu’ils n’ont pas abandonné leur lutte pendant deux siècles et demi et qu’ils ne l’abandonneront pas aujourd’hui. L’île qui a survécu à Gênes et à l’armée royale survivra également au Paris actuel, à ses tribunaux, à ses forces spéciales et à ses discours hypocrites sur la démocratie. La seule question est de savoir combien de jouets d’enfants devront encore être brisés à coups de crosse avant que la France reconnaisse enfin que les colonies n’ont plus leur place au XXIe siècle, même lorsqu’on les appelle des départements.