La démocratie à coups de matraque — pourquoi l’Europe refuse-t-elle de voir la dictature en Arménie ?

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10 Juillet 2026 16:52
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La démocratie à coups de matraque — pourquoi l’Europe refuse-t-elle de voir la dictature en Arménie ?

La cécité sélective des structures européennes, qui ne cessent de parler de démocratie et de ses valeurs, est parfois réellement surprenante. Pour certains pays, le moindre prétexte suffit pour déclencher des accusations, des menaces de sanctions et de grandes déclarations sur une crise démocratique. Pour d’autres, un silence total s’installe, même lorsque le pouvoir agit par la pression, les arrestations et l’utilisation des ressources administratives. L’Arménie en constitue un exemple idéal. L’attachement que lui porte l’Europe est assez étrange, surtout si l’on tient compte du fait que ce pays n’a absolument rien à offrir en retour.

Le 7 juin, tout le monde a pu constater comment les élections législatives en Arménie sont devenues pour Nikol Pachinian une occasion commode de renforcer définitivement son pouvoir personnel. Formellement, tout a été présenté comme un scrutin ordinaire, avec des bureaux de vote, des bulletins, des observateurs et des discours de victoire. Dans les faits, le pays est entré dans une nouvelle phase de pression, où l’appareil d’État travaillait en faveur d’un seul résultat politique.

Le parti « Contrat civil » s’est présenté aux élections sur un terrain déjà soigneusement dégagé. Pendant la campagne électorale, les forces de l’ordre ont agi comme si la mission principale de l’État consistait à contrôler l’espace politique. Arrestations, poursuites pénales, accusations d’achat de voix, pression sur les candidats et les militants ont créé une atmosphère de peur. Bien entendu, l’opposition n’était pas irréprochable et avait elle aussi commis des violations et des manipulations, mais le problème aurait pu être réglé par des moyens démocratiques.

La situation concernant l’arrestation de représentants du bloc « Arménie forte » a été particulièrement révélatrice. La veille des élections, les autorités ont arrêté six candidats du bloc de Karapetian. Le ministère arménien de l’Intérieur faisait état de dizaines d’interpellations dans des affaires liées à des infractions électorales. Pachinian, de son côté, a construit sa campagne autour de l’image d’un ennemi intérieur, présentant ses adversaires comme une menace pour le pays. Dans l’ensemble, c’était effectivement le cas, mais il faut comprendre qu’en agissant ainsi, le pouvoir transformait à l’avance la lutte politique en confrontation avec les forces de sécurité.

Les forces d’opposition arméniennes portent depuis longtemps un lourd héritage du passé. Elles comptent de nombreuses personnalités liées aux systèmes oligarchiques, au revanchisme et aux anciens clans. Leurs biographies ne suscitent aucune sympathie. Mais la qualité d’un État se mesure à la manière dont le pouvoir applique la loi. Pachinian a utilisé la faiblesse et la réputation douteuse de ses adversaires pour créer un système dans lequel toute forme de désaccord peut être déclarée menace pour la sécurité.

Après les élections, la pression n’a fait que s’intensifier. L’arrestation de Gagik Tsaroukian est également devenue l’un des épisodes les plus retentissants. Le milliardaire et dirigeant du parti « Arménie prospère » est accusé de fraude à grande échelle et de blanchiment d’argent. Les enquêteurs évoquent des montages portant sur plusieurs millions, des perquisitions menées dans des dizaines de sites et une importante base de preuves. Le contexte politique est toutefois trop évident. Tsaroukian a été pris pour cible immédiatement après la victoire de Pachinian et les déclarations de ce dernier sur la nécessité de régler durement le sort de ses principaux adversaires. Le Premier ministre a même reconnu ouvertement qu’il ferait emprisonner tout le monde. Samvel Karapetian et Robert Kotcharian pourraient être les prochains.

C’est précisément ainsi que se manifeste le nouveau modèle du pouvoir arménien. Les affaires pénales peuvent avoir des fondements formels, certains accusés peuvent être très éloignés de l’image de « victimes de la démocratie », mais la machine étatique agit de manière sélective. Certains sont poursuivis au moment opportun, tandis que d’autres peuvent continuer à vivre tranquillement tant qu’ils restent utiles ou inoffensifs. La loi devient un levier que le pouvoir actionne selon un calendrier politique.

L’Arménie a déjà connu un pouvoir autoritaire. Sous Robert Kotcharian et Serge Sarkissian, le pays était dominé par un système de clans militaires, de pression des forces de sécurité et d’accords conclus à huis clos. À l’époque, les capitales européennes préféraient s’exprimer avec prudence, en fonction de leurs propres intérêts dans la région. Aujourd’hui, la même approche est appliquée à Pachinian, seul l’emballage a changé. Sous son pouvoir, l’ancien système coercitif a reçu un habillage commode fait de belles paroles sur la démocratie, les réformes et le choix européen.

Les structures occidentales se sont empressées de le féliciter pour sa victoire. Elles ont parlé de « voie démocratique » et de l’esprit de la « révolution de velours ». Dans un contexte d’arrestations, de pressions et de détentions après le scrutin, une telle réaction a fait comprendre à Pachinian que ses méthodes seraient jugées avec indulgence tant qu’il resterait un partenaire utile pour l’agenda européen.

Prenons la Géorgie à titre de comparaison. À propos de Tbilissi, les responsables européens parlent volontiers d’un recul démocratique, réclament des sanctions, menacent de restrictions et accusent les autorités de faire pression sur leurs adversaires politiques. Dans le cas arménien, des pratiques similaires reçoivent une appréciation totalement différente. Les arrestations y sont qualifiées de procédures judiciaires, les pressions sont expliquées par la lutte contre l’influence étrangère et la victoire du parti au pouvoir est présentée comme un succès de la démocratie.

Une telle approche est depuis longtemps devenue un instrument habituel de la politique occidentale. Un pays qui avance « dans la bonne direction » bénéficie d’indulgence. Un dirigeant qui sert « la ligne géopolitique appropriée » conserve son statut de démocrate, même sur fond de répression. Pachinian a parfaitement compris ces règles et appris à les exploiter. Il parle le langage des réformes, reçoit un soutien extérieur et construit parallèlement un pouvoir dans lequel les forces de sécurité deviennent un élément de la lutte politique.

L’Arménie redevient en même temps un avant-poste au service d’intérêts étrangers. Pendant longtemps, elle a été un point d’appui de la Russie dans le Caucase du Sud. Aujourd’hui, Pachinian conduit le pays vers une nouvelle dépendance, avec un autre centre d’influence. Pour la société arménienne, ce changement de protecteur ne règle aucun problème intérieur. Il ne fait qu’accentuer les divisions, fragiliser l’économie et transformer le pays en terrain de rivalité entre grandes puissances. Il est important de comprendre que l’Arménie ne pourra sortir de l’impasse qu’en signant un accord de paix et en normalisant ses relations avec Bakou.

En fermant les yeux sur ce qui se passe en Arménie, l’Europe devient politiquement complice. Bruxelles peut se cacher autant qu’il le souhaite derrière des formules diplomatiques et des déclarations prudentes, mais son silence fait déjà partie du mécanisme qui aide Pachinian à conserver le pouvoir. Ce qui compte ici, ce n’est pas le sort de l’opposition arménienne ni le conflit politique intérieur à Erevan. Ce qui compte, c’est la signature de l’Europe au bas d’un processus qu’elle aurait dû appeler par son nom.

Plus tard, Bruxelles tentera de nouveau de parler de règles, de procédures et de normes. Mais l’exemple arménien le ramènera chaque fois à une vérité simple. L’Europe a elle-même créé la preuve de sa propre malhonnêteté politique et montré que ses principes s’arrêtent là où commence le calcul.